Jonathan Coe, écrivain et nouvelliste britannique a un rapport privilégié avec la musique*. Musicien de rock, il est féru de cinéma et même reconnu comme tel en participant à des jurys internationaux de festivals de films (Venise, Edinbourgh).
Version originale, une des quatre nouvelles de Désaccords imparfaits, sortie ce printemps en français, entremêle ces deux thèmes puisque le héros William est compositeur de musique de films oeuvrant comme membre d'un jury pour un festival de films d'horreur en France. On sent le vécu de Jonathan Coe et on se régale...
"A l'heure où je vous parle, lui disait-elle, pas moyen d'être sûre qu'ils vont publier cet article, et vous savez, c'est contrariant pour vous, qui avez bien voulu m'accorder cet entretien, mais ça l'est aussi pour moi ; c'est vraiment beaucoup de travail de transcrire tout ça et de le rédiger ensuite, pour s'entendre dire qu'il s ne sont pas preneurs, finalement.
William lui adressa son sourire d'autodérision si bien rodé et lui dit : "Vous allez me faire regretter de n'être pas plus célèbre ; je suis sûr que si vous aviez interviewé Jerry Goldsmith ou bien Michael Nyman...
- Non, pas du tout. Je vous assure que vos musiques de film sont très connues en France. Elles ont beaucoup de succès. Non, c'est simplement que..." Elle secoua la tête, les yeux dans le vague, d'un air mélancolique. "On ne sait jamais sur quel pied danser avec ces gens, ils vous disent ceci en pensant cela.
J'aurais plaisir à parler avec vous, avec ou sans article à la clé."
Désaccords imparfaits, p. 57-58, Ed. Gallimard, 2012
* Dans son studio de Chelsea, une table pour écrire, et deux guitares et un piano lui tiennent compagnie.
"Ma chérrie, chanter c'est comme la vie, il y a des contradictions. Il faut de la douceur et de la force, il faut le corps mais il faut l'âme, sinon ce n'est qu'une farce. Vous avez la beauté intérieure, ma chérrie, l'âme, la sincérité qui manquent à tant de chanteurs, et la richesse du timbre, et la profondeur du son, vous êtes bénie des dieux, vous avez tout !, Sauf - Mme Volk fit une pause - un peu de patience ! Vous avez une voix : laissez-lui le temps de grandir ! Ecoutez votre corps ! Aimez-le, soyez douce avec lui. Allez, on reprend. Ouvrez les côtes, allez plus bas que le diaphragme, là, comme cela, vous donnez de la puissance à votre voix et vous deviendrez vraiment une "grande soprano", ma chérrie, grande par la voix et grande par la gloire. Recommencez depuis le début.
Elle retourna au piano. Tatiana s'exécuta, reprit tout l'air et le conclut à la perfection par le morir en sol dièse qu'elle rendit piquant comme deux banderilles.
Heidi Volk ôta lentement ses lunettes, puis regarda en direction d'Armand.
- Elle est prête pour le Concours*.
Armand regardait Tatiana et ne répondit pas.
Heidi Volk reprit :
- Musetta** est trop souvent chantée comme un rôle de cocotte. Tatiana lui rend son humanité. Elle m'a émue.
Elle resta un instant pensive.
- Mais une carrière ne s'arrête pas à un concours. Merci mille fois d'être venu assister à la leçon, Armand, vous voyez, on avance.
- C'est moi qui vous remercie.
Armand et Tatiana descendirent en silence l'escalier qui menait au foyer du rez-de-chaussée, puis les marches extérieures qui donnaient sur la place Neuve. Armand tendit la main et dit : "C'était magnifique", n'attendit aucune réponse et partit très vite vers le boulevard du Théâtre. Il emprunta la passage piéton, omit de regarder sur sa droite, et un motocycliste l'évita de justesse. Tatiana le vit s'éloigner ; il courait presque. Elle rangea ses partitions dans son sac, en ajusta la bandoulière et se dirigea vers la Treille.
Victoria Hall, p. 136-137, Actes Sud (Babel, no. 726)
Le roman a pour décor tout ce qui entoure la bibliothèque musicale : la prestigieuse salle du Victoria Hall, le Concours de Genève, la Place Neuve, la Treille... Metin Arditi par l'entremise de deux personnages - Armand, riche banquier privé, collectionneur et Tatiana, jeune soprano tchèque, fille d'un antiquaire à Prague - dresse le portrait de sa ville d'adoption avec pour trame de fond la musique.
Laissez-vous emmener dans ce Victoria Hall littéraire, où les allusions musicales et géographiques vous étonneront !
* référence au Concours de Genève dont le chant est la discipline présente tous les deux ans ** rôle de soprano dans l'opéra La Bohême de Giacomo Puccini, air : Quando m'en vo'
Au quotidien, nous voyons bon nombre de partitions, en les cataloguant, les prêtant, etc. Beaucoup passent plus ou moins inaperçues : des sonates pour piano de Beethozart, des Lieder de Schuwolf, etc.
En revanche, quand vous tombez sur ceci, vous commencez à vous poser des questions, à devenir curieux en essayant de comprendre comment cela peut bien s'interpréter.
Mouton de Panurge
L'expression « mouton de Panurge » désigne un suiveur : une personne qui imite sans se poser de questions, qui suit instinctivement ce que fait le plus grand nombre et se fond dans un mouvement collectif sans exercer son esprit critique ni seulement faire preuve de l'intelligence qu'on peut espérer d'un être humain sinon d'un mouton.
Frederic Rzewski s'est sans doute inspiré de cette expression pour écrire ses "Moutons de Panurge" en 1969. Dans les grandes lignes, voici comment il propose d'interpréter cette pièce destinée à n'importe quelle quantité de musiciens jouant d'un instrument mélodique, plus n'importe quelle quantité de non-musiciens jouant n'importe quoi :
Pour les musiciens :
- jouer à l'unisson, en accélérant, toujours fortissimo
- jouer ainsi les notes numérotées de 1 à 65 : 1, 1-2, 1-2-3, 1-2-3-4, etc.
- quand on arrive à la note 65, recommencer en soustrayant une note : 2-3-4...65, 3-4-5...65, ... 64-65, 65
- tenir la dernière note jusqu'à ce que tous les musiciens y soient arrivés
- finir en improvisant sur la dernière note
- jouer ensemble aussi longtemps que possible. Si on se perd, rester perdu et continuer à jouer sans rejoindre les autres.
Pour les non-musiciens (le public par ex.) :
- faire du bruit, de préférence très fort, avec des instruments percutants ou autres
- un leader donne le rythme. Une fois celui-ci établi, des variations sont possibles.
La partition ne comporte donc que 65 notes mais la durée de son interprétation est beaucoup plus longue : elle peut facilement atteindre une vingtaine de minutes comme le montre cet exemple :
1ère partie des "Moutons de Panurge"
Frederic Rzewski
Frederic Rzewski est pianiste, pédagogue et compositeur américain d'origine polonaise né en 1938. Après des études aux Etats-Unis, il travaille à Florence puis à Berlin grâce à des bourses. Plus tard, à Rome, il fonde avec d'autres musiciens futuristes la Musica Elettronica Viva. En 1977, il devient professeur de composition au Conservatoire de Liège.
Comme compositeur, il poursuit la vision chatoyante et lointaine de l'antimusique optimiste et positiviste. Rzewski est en outre un robuste technicien du piano, capable de déposer des quantités énormes de matériel sonore sur le clavier sans vraiment démolir l'instrument. (Dictionnaire biographique des musiciens / Theodore Baker, Nicolas Slonimsky)
Astor Pantaléon Piazzolla est né le 11 mars 1921 en Argentine à Mar del Plata, un port de pêche à 420 km au sud de Buenos Aires. Il passe une partie de son enfance à New York (1925-1936). Dès l'âge de 8 ans, il commence à apprendre le bandonéon que son père, Vicente Piazzolla (Nonino), lui a acheté.
Lorsqu'il revient en Argentine, il joue avec différents ensembles de tango avant de se joindre à l'orchestre d'Anibal Troilo, célèbre tanguero, considéré comme maître du bandonéon. A partir de 1944, il accompagne le chanteur Francisco Florentino, puis dirige son propre orchestre en 1946 et commence ses études de composition avec Alberto Ginastera.
Petit à petit, alors que ses arrangements sont jugés peu conventionnels et trop complexes, il se détourne du tango et de sa carrière de musicien professionnel pour composer des œuvres symphoniques, qu'il présente à un concours à Buenos Aires en 1949. Il gagne alors un prix qui lui permet de poursuivre ses études musicales en France. Bien qu'il pense être destiné à la musique classique, c'est grâce à la clairvoyance de Nadia Boulanger en 1954 qu'il reviendra à la composition de tangos, auxquels il se consacrera définitivement. De retour en Argentine, puis à New York, il crée un tango innovant, loin de celui de l'orchestre typique, sans chanteur ni danseurs, qu'il joue debout, un pied sur une chaise: le tango nuevo.
En 1968, sa collaboration avec Horacio Ferrer lui fait reconsidérer le tango canción qui lui apporte une certaine popularité avec la composition de Balada para un loco chanté par Amelita Baltar. Ils écrivent également ensemble l'opérette Maria de Buenos Aires qui ne remporte aucun succès…
Yo soy Maria, tiré de Maria de Buenos Aires,
à l'Opéra de Gand
Durant sa carrière, Piazzolla crée plusieurs ensembles, dont le « Quinteto Tango Nuevo » (piano, contrebasse, guitare électrique, violon et bandonéon).
Après une attaque cérébrale en 1990 dont il ne se remettra pas, Astor Pantaléon Piazzolla meurt le 4 juillet 1992 à Buenos Aires, il y a tout juste 20 ans.
Piazzolla et Genève
Genève aura été la dernière étape des concerts de Piazzolla en tant que chef d’ensemble. Il a en effet annoncé au Victoria Hall à la fin du concert du 5 novembre 1989, organisé par la Ville de Genève dans le cadre des concerts du dimanche, qu’il n’y aurait plus de sextuor, ni de quintette ni d’orchestre Piazzolla. Fatigué des tournées et de leurs nombreux inconvénients, il a décidé de se consacrer à la composition et à la création d’un opéra sur la vie du grand chanteur de tangos Carlos Gardel, œuvre jamais achevée. Il continuera néanmoins des tournées mais en tant que soliste accompagnant des orchestres classiques interprétant ses concertos et ses pièces orchestrales.
En savoir plus
Il vous reste encore quelques jours, jusqu'au 13 juillet 2012, pour venir visiter notre exposition "Tango apasionado". Vous ferez connaissance avec les plus célèbres tangueros, vous découvrirez les particularités du bandonéon ou vous écouterez un choix de tango depuis notre poste d'écoute de la Phonothèque nationale.
Il y a exactement 300 ans aujourd'hui que Jean-Jacques Rousseau voyait le jour, il est donc normal que sa ville natale le fête en grande pompe...
Pour ma part, en guise de "bon anniversaire" je célèbre Jean-Jacques dans le métier qui lui était si cher - celui de musicien - et vous propose très simplement deux partitions de musique toutes fraîches sorties des cartons de nos fournisseurs, deux nouveautés disponibles à la bibliothèque musicale pour chanter et jouer la musique de Rousseau.
"Je l'ai planté, je l'ai vu naître, ce beau rosier où les oiseaux viennent chanter..."
"J'avais pris mes pantouflettes, qui vont faisant cric et crac..."
Ces deux airs charmants à entonner en choeur sont des arrangements pour quatre voix et piano tirés des Consolations des misères de ma vie.
"...S'il y a en Europe une langue propre à la musique, c'est certainement l'italienne; car cette langue est douce, sonore, harmonieuse et accentuée plus qu'aucune autre, et ces quatre qualités sont précisément les plus convenables au chant..." écrit Rousseau dans la Lettre sur la musique françoise.
En amoureux de la monodie et défenseur infatiguable de la musique italienne, Rousseau compose une version pour flûte seule de La Primavera d'Antonio Vivaldi, concert pour violon et instruments à cordes.
Qui ne se laisserait point tenter par quelques pas de danse sur un air de tango? Encore faut-il savoir le danser !
Pour vous donner un avant-goût de cette musique si langoureuse et passionnée, la bibliothèque musicale organise des ateliers d'initiation au tango argentin le samedi 23 juin 2012 lors de la fête de la musique.
Vous pourrez ainsi tester, qui sait, vos talents cachés de danseur ou de danseuse, et/ou écouter des concerts de musique de tango ainsi que faire une balade à travers le monde du tango en visitant notre exposition "Tango apasionado" actuellement dans les vitrines et sur les murs de la bibliothèque.
Maison des arts du Grütli Rue du Général-Dufour 16, Genève
Samedi 23 juin 2012 à la Bibliothèque musicale
1er étage
16h : Exposition Tango apasionado
Au son nostalgique du bandonéon, sur des pas de danse sensuelle, le tango a fait bien du chemin depuis son apparition dans les bordels du Rio de la Plata. De ses origines inspirées de la milonga jusqu’au tango nuevo de Piazzolla – dont nous commémorons les 20 ans de sa mort – le tango est bien plus qu’« une pensée triste qui se danse » et a trouvé toute sa respectabilité. Exposition préparée par la Bibliothèque musicale.
Au fil du temps, le tango s'est immiscé avec volupté dans leur vie et c'est l'écho de ses poésies et ses musiques que le trio veut nous faire entendre. Les compositions originales seront la toile de fond qui permettra de rendre hommage à Carlos Gardel, Astor Piazzolla ou encore Kurt Weill. Le trio investit cet espace magique qui se trouve quelque part entre précision et imprécision, entre parole dite et parole chantée, entre écoute et danse.
18h : Kohan-Berger : duo de saxophones
Martín Berger, saxophone alto
Eduardo Kohan, saxophone ténor
Deux argentins jouant du tango ; deux saxophonistes interprétant des musiques argentines ; un duo inédit et original. Tangos, milongas, valses et compositions originales se mêlent et prennent la couleur de ce duo qui ne reste pas dans la simple reproduction de clichés. Un duo de chambre, une « orquesta típica » de poche inspirée par la tradition des orchestres de tango classique et « pour danser ».
Initiation pour débutants à la danse de tango argentin, danse de couple passionnée et sensuelle. Avec le pas de base et la marche, découvrez les subtilités et le raffinement de ce rythme à 8 temps et parfois suspendu.
Eva Espoleta est danseuse, chorégraphe et metteuse en scène. Elle enseigne le tango argentin à Genève et y crée des spectacles.
Initiation pour débutants à la danse de tango argentin, danse de couple passionnée et sensuelle. Avec le pas de base et la marche, découvrez les subtilités et le raffinement de ce rythme à 8 temps et parfois suspendu.
Après avoir fait une partie de sa carrière en Amérique du Sud, Cecilia Pascual enseigne, danse et crée des spectacles de tango argentin à Paris, Genève et dans le monde. Elle voyage régulièrement en Argentine pour se nourrir aux sources du tango.
La musique est un langage universel, certes, perceptible par tout un chacun quelque soit sa langue maternelle. Toutefois dans le domaine musical on se rend vite compte que c'est plutôt le règne du multilinguisme qui domine.
Les partitions par exemples : le titre musical sera formulé dans la langue de l'éditeur, il peut varier et se traduire à l'infini pour une même oeuvre dont la notation musicale restera identique (Klavierkonzert = Piano concerto = Concerto pour piano...). Le texte chanté des oeuvres est aussi bien souvent dans d'autres langues que le français, comme le latin des messes et requiem, l'italien ou l'allemand des opéras, et toutes les diverses langues possibles des mélodies. Quant aux livres sur la musique, et vous l'aurez peut-être constaté en lisant mon précédent billet sur les catalogues thématiques (Werk-verzeichnis...), ce ne sont pas les livres en français qui sont toujours les plus pertinents.
La bibliothèque propose donc, pour aider les musiciens et lecteurs, mais aussi les bibliothécaires dans leur travail quotidien, des dictionnaires de langues et des dictionnaires multilingues de terminologie musicale.
Je m'attarde sur l'un d'entre eux, la "bible" du bibliothécaire musical :
Dictionnaire polyglotte de la terminologie musicale : français, allemand, anglais, italien, espagnol, hongrois, russe
Sept langues, sept sous-titres,afin de mettre tout le monde d'accord, le titre quant à lui est en latin, une langue par ailleurs abondamment utilisée dans la terminologie musicale
Très complet, ce dictionnaire constitue un outil précieux pour la compréhension des documents musicaux dans leurs différents supports (partitions, disques, etc.).
Il fonctionne de la manière suivante : le terme de référence est donné en allemand, la langue reine des musicologues, suivi des traductions dans les 6 autres langues. On retrouve tous les termes des différentes langues classés alphabétiquement, avec un renvoi au terme de référence allemand pour les traductions en sept langues.
En fin de volume figurent un index en cyrillique pour le russe, ainsi que des schémas pour les termes très techniques de notations musicales et de facture des instruments de musique (illustration ci-dessus).